Je pourrais réécrire des centaines de fois le même texte, le déplier dans tous les sens, y trouver tantôt de la paix, de la colère, de la tristesse, de la joie, de la haine, de l'amour, de l'indifférence... Il n'y aura de toute façon jamais rien de juste à revenir sur « ce qui s'est passé », comme si cela contenait tout, ou comme si cela ouvrait tout. C'est le mouvement de revenir qui pose question, là, et non pas ce sur quoi il revient. Il revient toujours sur l'impossibilité de vivre. Mouvement qui est la tension répêtée de la contenance de soi.
Déjà, arrêter d'affaiblir la parole. Dire : Cette jeune femme qui m'aborde alors que nos regards se sont croisés, elle ne m'aborde pas pour me poser une question, elle vient me poser une question pour m'aborder. Et je lui réponds. Et après on se regarde droit dans les yeux pendant dix longues secondes, sans rien dire. Et pour moi c'est impossible de l'embrasser parce j'attends quelqu'un d'autre qui peut arriver à n'importe quel instant, et pourtant c'était tout ce que j'avais à faire. J'avai cette catastrophe à portée de lèvres et ça aurait tout changé. Parce que ce quelqu'un d'autre que j'attends ses lèvres aussi me sont impossibles. Et ses lèvres impossibles referment dans ma contenance mon envie furieuse de l'embrasser et moi j'attends.
Je viens attends veux de là. Crier
(c'était écrit sur un livret dans mon dernier rêve, avec ces mêmes espaces)
Et ma contenance ne contient rien. Ma contenance est fureur, ma contenance est larmes, je me donne une litanie qui m'apaise, je me retire en moi dans mon visage, et mes pommettes tremblent, et mes paupières tremblent, et je les sens, comme je sens maintenant tout mon corps qui est tension, qui est noué. La paix qui a suivi quand je suis reparti c'était de la tristesse, et ce moment où elle n'était pas là mais je pouvais enfin la serrer dans mes bras pleinement. Et au lieu de le faire, d'aller le faire, seulement lui donner reproche.
Comme ma phrase qui arrive au bout d'un texte sur l'attente, le silence, la défaite et le désastre de l'instant : « Se laisse là, s'embrasse dans son désaisissement ».
Je n'ai plus de patience. Mon corps redevient sarcophage, qui ne protège rien, qui me donne juste l'impossiblité de vivre. La paix et la fureur, où sont-elles? L'absence et la vibration de l'air, où sont-elles? Le long du corps qui est une ficelle, je retrouve ce noeud que je ne peux passer. Noeud épuisant que je préfèrerai encore laisser à l'oubli.